LE CROQUEMOT

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Il termina la lecture de son livre alors que le train entrait en gare de Choisy-le-Roi. Il en conçut une sourde colère contre lui-même. Comment avait-il pu se rendre coupable d'une telle imprévoyance? Il avait calculé qu'il atteindrait la dernière page au moment où la rame arriverait au Musée d'Orsay. Pourtant il avait lu à une vitesse normale. Maintenant il était condamné à ne rien faire pendant vingt minutes, sinon regarder ses voisins de voyage. La buée qui couvrait les vitres ne lui laissait même pas la possibilité de contempler le paysage...
    Il avait une opinion bien arrêtée de la lecture. Il détestait le boulimique qui avalait les phrases à grandes gorgées avides, sans en apprécier la texture ni en goûter tous les parfums secrets. Il méprisait le besogneux qui mastiquait les mots avec peine en les modulant sur les lèvres avant de les ingurgiter. Il haïssait l'impatient qui parcourait sa page en diagonale pour en extraire ici un verbe qui dépasse, là un adjectif qui chatoie, picorant dans les plats au hasard. Il était quant à lui un lecteur modèle, mâchant avec soin chacun des mots, les décortiquant avec dextérité pour en extraire les sucs intérieurs, savourant les mélanges de saveurs et de nuances, buvant les phrases comme on déguste un vin, sachant se ménager une pause pour digérer un chapitre un peu lourd avant d'entamer le suivant avec un appétit tout neuf...
    Son vis-à-vis lisait un journal du matin, le Parisien, édition de l'Essonne. Il s'étonnait que l'on pût trouver plaisir à mordre dans un tel fruit dont il percevait la banalité vulgaire sur les papilles? Il risqua un regard sur la page retournée qu'il déchiffra à la sauvette: "Incendie dans une bou..." Il dût attendre un mouvement du voyageur pour poursuivre: "bou...langerie à Etampes". Il ferma les yeux et se concentra. L'odeur âcre de la fumée lui parvint, mêlée à celle du pain brûlé et du bois sec qui craque et se tord dans un crépitement d'étincelles. Il avala sa salive avec peine et en eut l'estomac tout retourné. Quand il ouvrit les yeux il crut avoir rêvé; le titre de l'article avait disparu. Le lecteur avait dû tourner la page sans qu'il s'en rendît compte... Ses yeux se portèrent ailleurs, cherchant au hasard un sujet d'intérêt. Il n'osait dévisager les autres voyageurs, fuyant leur regard; son attention vint se poser comme un papillon sur le titre du roman que lisait sa voisine et dont il n'apercevait la couverture qu'à de brefs intervalles "Trois sucettes à la menthe". L'âpreté de la fumée se dissipa remplacée par la fraîcheur de la menthe qui coule dans la gorge, la douceur du sucre qui fond sur la langue, la senteur douce de jardin mouillé par l'averse qui monte dans les narines avec une pincée de romarin et une touche de sarriette et de thym...
    La lente descente de la rame aspirée vers la gare souterraine de Paris-Austerlitz le tira de son rêve. Comme par jeu, sans y croire le moins du monde, il fixa à nouveau le livre que sa voisine rangeait avec vivacité dans un grand sac noir; la couverture était blanche, vierge. Le titre avait disparu et le dessin lui-même des trois sucettes dans leur emballage de papier tortillé s'était volatilisé. Une sensation d'irréalité l'envahit, rapidement remplacée par une sourde colère teintée de peur diffuse. Non seulement il oubliait de se munir de son viatique de lecture tel un randonneur imprudent oubliant son casse-croûte, mais maintenant il avait des hallucinations qui tenaient du prodige. Pourtant il n'avait rien fait la veille qui pût justifier pareille confusion. Il avait grignoté un reste de veau froid avec deux cornichons et s'était couché à 21 heures 30 avec Madame Bovary qu'il relisait pour la dixième fois et qui seule lui semblait digne de partager sa couche depuis que sa femme l'avait quitté pour un professeur de mathématiques. Le reste du voyage se perdit dans une succession d'idées confuses où l'appréhension d'une nouvelle journée consacrée à décortiquer les gros dossiers gris du Contentieux de l'Assurance des Notaires était tempérée par le soulagement que procure la certitude de n'avoir sous les yeux que des termes juridiques insipides et mille fois ressassés qui ne risquent pas de flatter une quelconque gourmandise.

Il était solitaire au bureau comme dans la vie. L'envie d'écrire qui l'avait effleuré quelques années plus tôt s'était assoupie. Il savait qu'il n'était pas encore prêt pour coucher sur une feuille blanche les mots de la grande saga qui mûrissait en lui. Il lui restait quelques ingrédients de l'histoire à trouver comme on recherche des épices rares ou oubliés, certains traditionnels, d'autres plus extraordinaires, de vieilles recettes à fouiller, des livres à absorber, des auteurs à déguster. La boulimie de lecture qui l'animait n'avait pas d'autre objet. Les sempiternelles analyses du contentieux notarial laissaient à son esprit assez de liberté pour quitter le bureau et se consacrer en secret à l'élaboration de son Grand Oeuvre. Ses collègues et ses chefs en avaient tiré la conclusion qu'il était quelque peu dérangé et que le départ de sa femme lui avait bousculé la cervelle. D'un commun accord, ils avaient décidé de respecter sa semi-rêverie permanente et, sans le vouloir, contribuaient à aggraver sa solitude...
    Dix heures et quart. Il avait pris l'habitude de boire un café serré et manger un croissant à cette heure creuse où il savait déserte la petite salle, au sixième étage, sous les toits; le distributeur automatique était presque vide: deux ou trois croissants, un pain au chocolat et ces abominables chaussons qui suaient la marmelade de pommes golden. Il fouilla dans son porte-monnaie et s'aperçut avec une rage froide qu'il ne contenait que quelques pièces jaunes et un billet de cinquante francs. Impossible de consommer sans aller faire de la monnaie à la Caisse Principale au rez-de-chaussée et de cela il n'en était pas question. Il alla à la fenêtre du fond, celle d'où l'on a vue sur le Sacré-Coeur, et laissa errer son regard par-dessus les toits. La frustration le tenaillait plus que la faim. Il se souvint de ses aventures du matin dans le train. Une idée jaillit soudain. Brusquement il se retourna, fixa avec intensité les distributeurs, lut avec application le mot Croissant, puis avec la même froide détermination les mots Café court sucré. Il ferma les yeux et attendit. Une gorgée de café chaud, moussu, sucré à point envahit sa bouche; ensuite il perçut la délicate saveur du croissant au beurre, les fines écailles chaudes et craquantes qui recouvraient la pâte moelleuse et odorante puis à nouveau l'arôme du café... Une pure merveille... Il prit tout son temps pour savourer sa dégustation. En se dirigeant vers la porte il frôla d'un doigt discret les deux plaques vierges des distributeurs où s'inscrivaient quelques instants auparavant le nom de ses consommations. Une satisfaction qui confinait à la jubilation l'inonda. Il regagna son poste de travail ébloui par un immense sourire intérieur.

Il attendit l'heure du déjeuner avec une impatience fébrile qu'il eut du mal à masquer à ses collègues; lui toujours si réservé et méticuleux se leva d'un bond sans prendre le temps de ranger ses dossiers lorsqu'il entendit midi sonner à l'horloge toute proche de la Trinité. Il fut l'un des premiers à pointer puis s'appliqua à descendre l'escalier d'un pas mesuré. Il avait horreur de la promiscuité des ascenseurs. Il accéléra le pas en tournant l'angle de la rue d'Amsterdam, traversa entre les voitures en direction du charcutier-traiteur chez lequel il lui arrivait d'acheter un plat à emporter pour le manger au square. A deux mètres de la devanture il ralentit l'allure puis se répéta mentalement les diverses étapes du protocole expérimental qu'il avait mis au point. Planté à gauche de la porte il pouvait voir derrière la caisse le grand tableau noir où chaque jour une employée appliquée inscrivait à la craie la liste des plats préparés. Il la déchiffra lentement, sans appuyer sur les mots, en les caressant seulement du regard et en s'efforçant de mémoriser les mets les plus alléchants. Son choix se porta sur un céleri rémoulade et une côte de porc-purée. Alors il les rechercha à nouveau dans la liste et, posément, avec délectation, il les absorba. Au fur et à mesure il vit que les lettres s'effaçaient comme brossées par un chiffon invisible. Il ne s'arrêta que lorsqu'il eut la sensation fugitive d'avoir l'estomac plein. Il avait soif désormais. Sûr de lui, il se dirigea vers la Taverne de l'Europe qui affichait sur ses vitres une liste impressionnante de variétés et de marques de bières. Il choisit une Tuborg blonde surtout parce que ce nom figurait sur la porte du bar à hauteur des yeux des visiteurs. Il la lampa à longues gorgées profondes, retenant sa respiration au maximum de ses capacités pulmonaires. Ivre de cet alcool qu'il consommait si rarement et surtout de ce sentiment nouveau de puissance, il se laissa aller à roter bruyamment en contemplant d'un oeil satisfait et narquois le grand vide qui barrait la vitre comme une marque de son pouvoir tout neuf.

Les journées qui suivirent furent les plus belles, les plus excitantes de sa vie. Il avait pris quelques jours de vacances prétextant la maladie d'un parent en province. Tôt levé il s'habillait avec soin puis, au gré de sa fantaisie, choisissait le restaurant gastronomique dont il se ferait un honneur de dévorer la carte. Il s'était vite rendu compte que la consommation successive de plusieurs plats ne lui posait aucun problème. Il savourait les mets les plus succulents, se délectait des sauces les plus raffinées sans connaître les affres de l'indigestion; il dégustait les vins les plus fins et les alcools les plus capiteux sans redouter les tourments de l'ivresse. Il pouvait renouveler ces plaisirs rares à sa convenance sans qu'il lui en coûtât un centime, sans qu'il éprouvât une sensation de saturation ou de rassasiement. Tout n'était cependant pas parfait. En effet peu de grandes tables font figurer leur carte des vins à côté de leurs menus. Le propriétaire du Bacchus de la Madeleine le regardait désormais d'un air soupçonneux. Peut-être s'était-il déjà rendu compte qu'après la visite de cet escogriffe maigre et un peu triste qui passait de longues minutes à détailler les tarifs et à scruter les étiquettes d'inquiétantes zones blanches striaient les catalogues et maculaient les bouteilles.
    A raison de six à sept restaurants par jour il eut vite fait le tour des tables les plus réputées de Paris. Entre deux repas, alors qu'il digérait ses agapes dans le métro ou le bus, son petit plaisir était de jouer à blanchir au hasard les pages des journaux de ses compagnons de voyage pour contempler d'un air détaché la stupeur du lecteur victime du ciseau de cette censure aussi imprévue qu'inexplicable. C'est à ce jeu qu'il se rendit compte que les écrits de toute nature étaient comestibles. Il apprit vite à faire la différence, uniquement par le goût, entre une chronique économique du Monde au parfum de nectarine, un article de politique intérieure de Libération au fumet de papaye et les brèves du Canard Enchaîné qui exhalent le citron vert. Les quotidiens étaient semblables à des plantes; ils portaient leurs articles comme on porte des fruits, pas tous comestibles, quelquefois vénéneux, très souvent insipides. Les revues et les périodiques le déroutaient. Ils changeaient de saveur selon le jour ou la semaine et même selon l'illustration figurant en première de couverture. Il garda pendant quelques jours l'arrière-goût nostalgique d'un numéro de Marie-Claire qui fleurait la fraise des bois et l'essence de citronnelle. Les journaux sportifs sentaient, selon le cas, la sueur des vestiaires, l'embrocation, les vapeurs d'essence, la foule des tribunes ou encore les embruns de la mer. Indigestes. Les revues financières puaient le billet neuf ou la salle des coffres. A vomir. La nature des caractères revêtait une importance particulière qui façonnait la texture du repas; comment pouvait-on confondre ne serait-ce qu'à la façon dont ils fondaient sous la langue, Garamont et Vendôme étroit, romaine et gothique, ronde et cursive?...
    Il se demanda un jour si tout cela n'était pas le fruit de son imagination mais les larges traînées blanches qui zébraient les pages imprimées après que son regard s'y fut posé lui confirmaient qu'il était devenu le premier homme, à sa connaissance, à pouvoir se nourrir avec des mots.

Ces incessantes promenades le fatiguaient chaque jour davantage d'autant qu'il avait presque complètement cessé d'absorber d'autres nourritures que celles qu'il puisait en croquant des mots dans les rues, les lieux publics, les kiosques à journaux et les librairies. Au début il lui avait semblé que le pouvoir énergétique de ces substances était moins important que celui des aliments traditionnels, mais il se rendit compte qu'un simple complément en eau fraîche suffisait à ce qu'il pût se passer complètement de ces derniers. C'est alors qu'il entreprit de dévorer tous les trésors de ses collections: éditions rares dénichées sur les rayons oubliés des librairies obscures, bouquins de poche aux coins écornés de sa jeunesse, ouvrages de luxe aux tranches dorées et aux signets de soie, volumes de distribution des prix aux couvertures rouges et aux gravures naïves... Il élabora une organisation matérielle de ses festins qui lui évitât déplacements inutiles, pertes de temps et gaspillage d'énergie. Il vida ses bibliothèques et composa ses menus en empilant les ouvrages selon un ordre soigneusement défini sur la droite de son lit. Après consommation les livres réduits à des cahiers de pages blanches étaient amassés en vrac de l'autre côté, dans la ruelle. Il posa sur sa table de nuit une carafe d'eau afin d'avaler certains passages dont il redoutait le caractère particulièrement indigeste. Il attaqua sa lecture, systématiquement, sans hâte ni flânerie, avec la ténacité et la rigueur d'un paysan attelé aux travaux des champs qui dose ses efforts pour mener sa tâche à bien dans les temps impartis.
Il commença par Balzac, un plat riche, copieux et qui tient au ventre. Il l'entrelarda de chapitres de Rabelais, pour souffler, comme on coupe un festin avec un entremet. Il continua avec Victor Hugo et Zola. Pour conserver intact son appétit il alterna avec les grands classiques, variant les saveurs pour mieux les assortir. En quelques soirées il dévora Proust, juste avant de s'endormir, comme on prend un tilleul ou une verveine. Au petit jour il aimait boire Homère au parfum d'éternité dont il économisait les vers. Il s'accordait de temps en temps une friandise, pour se récompenser de son courage, ici un sonnet de José-Maria de Hérédia ou de Rimbaud, là un conte de Maupassant ou de Marcel Aymé, plus loin encore un poème de Prévert ou de Ronsard, le dimanche une fable de La Fontaine, un dessert de roi. Il redécouvrit des fragrances nouvelles en absorbant Romain Rolland, Voltaire, Camus. Il se surprit à marier des effluves exotiques, étrangères, américaines, du Nord et du Sud, africaines, orientales... Il n'aurait jamais imaginé que les Milles et une nuits embaumaient si fort la pêche et la rose, que Shakespeare exhalait le cuir, le lys et la forge et que Dante se parfumait au pain chaud et à la laine d'agneau. Il vivait dans un jardin des délices où se mêlaient les odeurs et les goûts, la violette et le miel. Il décida de ne plus dormir pour profiter de tous ces instants de bonheur...

Après un mois d'absence, alertés par son employeur, les pompiers de Dourdan le découvrirent inanimé, hagard sur son lit, entouré de livres épars. Il s'éteignit comme une lampe qui meurt après avoir brûlé son huile, peu après son admission aux urgences de l'hôpital, en prononçant dans un souffle :"Les mots... les mots... les mots..."
    Un lointain cousin alerté vint faire l'inventaire de l'appartement et ne trouva, pour tout héritage, que de vieux livres écornés dont toutes les pages étaient vierges. Personne ne put en trouver la raison.



Ce texte est paru dans le livre "L'ESTRAN" publié par la Mairie du Pouliguen
en 1994 dans le cadre d'un concours de nouvelles

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